Eki-Libre: review


Sur un ton un peu moins corporate que d’habitude, voici une première revue littéraire en français, et peut-être pas la dernière.

C’est Eki-Libre qui ouvre le bal. Attention, en tant que fan boy, il y a parti pris.

Eki-Libre a été écrit par Kriss, YouTuber français vétéran en questionnement permanent. J’avais découvert son Minute Papillon autour de 2012 quand j’étais au Japon. Kriss, dans notre relation parasociale de potes à distance, m’a depuis accompagné dans tous mes voyages.

Dans ses videos, Kriss provoque son audience à coup d’idées survoltées dans un humour à personnalités dissociées. Il paraît que sa chaine est interdite aux épileptiques.

Donc quand il a annoncé qu’il se lançait dans un bouquin, j’étais intrigué. Ce livre fait partie des livres obscurs et en édition limitée, 1800 exemplaires si j’en crois la dernière vidéo du projet. Un vrai collector. Pas la peine d’aller le demander à la FNAC, il n’y sera pas. Alors pourquoi en faire une revue ? Mais justement Martine, pour teaser l’exclusif et mon statut de privilégié.

Alors c’est quoi ce bouquin d’élus, Martine ?

Eki-Libre est un roman d’anticipation descriptif que l’on souhaiterait prophétique par moment. C’est l’histoire d’un narrateur adolescent (15 ans et sans nom il me semble) dans le futur (2046/2047?) qui, d’un coup, se demande ce qu’il s’est passé pour que son monde soit ce qu’il est. Dans sa communauté proche, son grand-père doit avoir des réponses. Mais ce grand-père aime bien aussi entretenir le suspense et distiller les indices au cours des conversations.

Le cheminement et le questionnement de l’adolescent sont un prétexte pour montrer un autre monde, le seul que lui connaît en fait, et de nous introduire tout un tas de concepts comme les serres walipinis, un système scolaire alternatif où les élèves enseignent, une langue des signes universelle, Murray Bookchin, la mutualisation de biens de production et de récolte, une vie en communauté et de l’économie en circuit court. Entre autres. Parce que le livre fourmille de petits détails et de bonnes idées.

Dans le rapport avec le grand-père, on n’est pas loin d’une méthode socratique pour aller expliquer et comprendre des évènements du passé, au travers de plusieurs discussions entrecoupées de tranches de vie quotidienne, façon sandwich à la salade composée bio. Ce passé inclut forcément notre présent de 2020/2022 et offre un œil rigolard et critique sur nos modes de vie.

Alors, après toute cette lèche, il est où le problème ? Dans le style, Martine.

La narration va à l’encontre d’un principe de littérature que j’affectionne particulièrement qui est le “Show, don’t tell”. Le narrateur de ce livre est en permanence en train d’expliquer ce qui se passe, dans sa tête et ailleurs. Cela ne laisse pas la place au lecteur de comprendre, ressentir et de se sentir intelligent, car tout le travail est mâché. Ce qu’il fait qu’il y a pas mal de tournures maladroites et lourdes. Voila un exemple :

“Je me sentais un peu bête de ne balancer qu’un mot de temps en temps, mais ils représentaient finalement les coups de piolet, secs et ciblés, pour gravir la montagne d’information”

L’histoire a aussi recours à beaucoup de proverbes et de phrases toutes faites qui sont déjà irritantes quand elles sont prononcées dans la vraie vie. Du genre : “L’occasion fait le larron”.

Les personnages, mis à part le grand-père et étrangement Max sont posés mais sans grande profondeur. Il manque des détails sur l’amitié avec Sylvain par exemple. Après, on parle d’adolescents, donc forcément, il n’y aura pas de vieilles anecdotes sur des fins de soirée à poil dans les maïs. Mais quand même.

Et enfin, beaucoup de détails sont plantés mais ne sont pas vraiment résolus (des Chekhov’s guns). On aurait bien voulu rencontrer Max, savoir ce qu’il s’est passé dans la 403, participer au CharEnSon et sa préparation ou décoder ce p**** de code page 145.

Alors c’est à jeter ? Non, pas du tout Martine.

Il y a un vraiment un univers qui poutre sa race. Une vraie recherche pour offrir de l’espoir dans les années 2020. Dans le futur, il pourrait y avoir des gestions de communauté alternatives, des modes de vie plus écologiques centrés autour de fermes, villages et familles. L’auteur arrive très bien à nous montrer la simplicité et la possibilité d’un tel monde et de le rendre tangible. Et c’est beaucoup moins dark et patriarcal que la vision de Barjavel dans Ravages, par exemple.

Au niveau des thèmes abordés, j’ai personnellement pris une leçon d’écologie et dû visiter l’ami Google pour comprendre ce qu’étaient les walipinis (rien à voir avec les kangourous) et les idées de Murray Bookchin. Alors que j’étais super fier de lister ça quelques paragraphes plus haut comme si c’était normal, et bien non.

Ce livre propose aussi une chronologie des événements d’un futur post-Covid, assez sombre mais plutôt optimiste au final, ou malgré les pandémies, une justice sociale triompherait des Big Pharmas et des ultra-riches.

Il y a aussi des réflexions en second plan qui valent le mérite qu’on s’y attarde, comme par exemple sur l’Histoire avec l’allégorie de la colonne, sur le capitalisme et la mondialisation face aux épidémies, le succès et les réseaux sociaux. Et le Phansigar.

Pour toutes les failles du livre, l’auteur dans une de ses vidéos rappelle que c’était un projet avec un début et une fin, et on peut comprendre que s’il avait fallu détailler le contenu du grenier du grand-père, raconter la difficulté des vendanges sous la chaleur ou créer des backstories pour tous les personnages, il aurait fallu 4 confinements pour le finir.

C’est un premier livre qui vaut le détour, pour son univers et pour ses réflexions, en attendant la suite.

En conclusion, je citerai une dernière fois le narrateur du livre: “J’étais certes en accord avec les idées exprimées, mais le développement me semblait un peu flou”

On est le 22 février 2022, le futur commence aujourd’hui.

Fab
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